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Anouar Brahem

(Tunisie)
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Anouar Brahem

Anouar Brahem naît le 20 octobre 1957 à Halfaouine dans la Médina de Tunis. Encouragé par son père, artisan-graveur et imprimeur, mais aussi amateur de musique, Brahem commence, à l'âge de 10 ans, son initiation à la musique, et au Oud, au Conservatoire National de Musique de Tunis, notamment avec le maître Ali Sriti. Dès l'âge de 15 ans, il se fait remarquer et est appelé à jouer dans divers orchestres. A l'âge de 18 ans il décide de se consacrer à la musique et retourne alors vers Ali Sriti. Celui-ci le reçoit quotidiennement chez lui pendant quatre années consécutives et continue à lui transmettre l'art du "Maqam", le système compliqué des modes de la musique savante arabe et du "Taqsim", par le biais du rapport maître à disciple, cher à la tradition.

Progressivement, il élargit son écoute à d'autres expressions musicales, autour de la Méditerranée, vers l'Iran et l'Inde... puis vers le jazz. Itinéraire au cours duquel dit-il : "je me suis plu au dépaysement et ai découvert les liens étroits existant entre toutes ces musiques".

Anouar Brahem se démarque de plus en plus d'un environnement musical largement dominé par la chanson de variété. Il refuse de sacrifier à l'habituel emploi de musicien dans les cérémonies de mariage ou dans les quelques formations pléthoriques existantes qu'il considère comme anachroniques et où le Oud n'est qu'un instrument d'accompagnement. Une exigence autre l'entraîne à redonner la primauté à cet instrument de prédilection de la musique arabe et à proposer pour le public tunisien, des concerts de musique instrumentale et de Oud en solo. Arrivent alors les premières compositions. Il entreprend une série de concerts en solo dans diverses maisons de la culture et enregistre sa première cassette à compte d'auteur avec le percussionniste Lassaad Hosni.

Petit à petit un public se constitue , et une presse enthousiaste se mobilise et le soutient. Commentant une de ses toutes premières apparitions, le critique Hatem Touil écrit: "Un jeune talent a réussi le tour de force d'émerveiller l'assistance mais aussi de donner ses lettres de noblesse à la musique non vocale en Tunisie tout en redorant, du même coup, le blason d'un instrument qui en avait grand besoin : le luth. Jamais luthiste n'a en effet tiré des sonorités aussi pures, n'a concrétisé avec autant de vigueur et de conviction l'universalisme de l'expression musicale".

En 1981 le besoin de vivre des expériences nouvelles se fait de plus en plus pressant. Le départ vers Paris, ville cosmopolite par excellence lui permet de rencontrer des musiciens venus d'horizons divers. Il y restera quatre années durant lesquelles il compose beaucoup, notamment pour le cinéma et le théâtre tunisien, collabore avec Maurice Béjart pour son ballet "Thalassa Mare Nostrum" et avec Gabriel Yared en tant que soliste pour la musique du film de Costa Gavras "Hanna K".

En 1985, un retour à Tunis et une invitation du festival de Carthage lui permettent de réunir dans "Liqua 85" des figures marquantes de la musique tunisienne, turque et du jazz français, notamment Abdelwaheb Berbech, les frères Erkose, François Jeanneau, Jean-Paul Celea, François Couturier... Anouar Brahem signe ainsi son premier grand succès, qui lui valut le Grand Prix National de la Musique.

En 1987, il se voit confier la direction de l'Ensemble Musical de la Ville de Tunis. Au lieu de conserver l'imposant orchestre qui existait, il l'utilise en formation à géométrie variable, lui fait prendre de nouvelles orientations : une année vers des créations, l'autre vers la musique traditionnelle. Les deux créations "Leïlatou tayer" (1988) et "El hizam el dhahabi" (1990), s'inscrivent dans la continuité de ses premières compositions, et jalonnent ce qui peut être considéré comme l'axe principal de son travail. Dans ces œuvres, il ne quitte pas pour l'essentiel l'espace modal traditionnel, mais il en permute les repères et en bouleverse les hiérarchies. Grâce à une inspiration qui absorbe comme par une disposition naturelle à l'osmose, les héritages méditerranéens, africains et extrême-orientaux, il entre aussi de temps à autre en contact avec d' autres sensibilités : musiques européennes, jazz, et autres formes .

Avec "Rabeb" (1989) et "Andalousïat" (1990), Anouar Brahem revient à la musique traditionnelle savante. Malgré le riche héritage transmis par Ali Sriti et le fait que cette musique ait constitué l'essentiel de sa formation, il ne l'avait en fait jamais jouée en public. A travers ce retour qui ponctuera désormais de temps à autre son parcours, il entend apporter une contribution à l'urgence de la réhabilitation de cette musique. Il constitue un ensemble réduit, un "takht", forme originelle de l'orchestre traditionnel, ou chaque instrumentiste a sa place de soliste et d'improvisateur et seul apte selon lui, à restituer l'esprit, la subtilité des variations et l'intimité de cette musique de chambre. Il fait appel aux meilleurs musiciens tunisiens, tels Béchir Selmi et Taoufik Zghonda, et entreprend un véritable travail de recherche sur les partitions anciennes, avec le souci rigoureux des transparences, des nuances et des détails.

Avec "Ennaouara el achiqua" (1987), Brahem propose un concert de chant, né de sa rencontre avec le poète Ali Louati, révélant ainsi encore une fois le caractère éclectique et novateur de sa musique. Ses explorations dans le domaine de la chanson expriment un certain désir de renouer avec cette forme élaborée et savante du chant arabe, tel que le "Qassid", sur les traces d'un Khémais Tarnane, Saïed Derwich, Riadh Sombati et Mohamed Abdelwahab ou de la chanson dite populaire. Oeuvre marginale et à contre-courant, "Ennaouara el achiqua" n'en créa pas moins un impact considérable sur le public tunisien ainsi que dans la presse.

"Ennaouara el achiqua" ne sera pas son unique incursion dans le domaine de la chanson. Il y reviendra de temps à autre, à l'occasion d'une musique de film ou d'une rencontre avec un chanteur et souvent avec la complicité de Ali Louati. Il collabore notamment avec Nabiha Karaouli qu'il révéla au public, Sonia M'barek, Saber Rebaï, Teresa De Sio, Franco Battiato, et Lotfi Bouchnak, interprète de "Ritek ma naaref ouïn", chanson composée dans l'esprit d'un "folklore imaginaire" qui connut un immense succès, et qui est devenue - ironie du sort ! - le tube incontournable de toute fête de mariage.
En 1988, c'est devant 10.000 spectateurs dans le théâtre romain qu'il ouvre le festival de Carthage avec "Leilatou tayer". Le journal Tunis-Hebdo écrira : "Si nous devions élire le musicien des années 80, nous choisirions sans hésiter Anouar Brahem."

En 1990, Il décide de quitter l'EMVT et s'envole pour une tournée aux États-Unis et au Canada. C'est à son retour que survint sa rencontre avec Manfred Eicher, le producteur - fondateur du label dis-cographique allemand ECM Records, de laquelle naîtra une riche collaboration qui marquera sans conteste une étape importante dans son travail. Depuis sont nés sept albums qui reçoivent un accueil remarquable de la presse internationale et du public.
La même année, il choisit d'enregistrer son premier disque "Barzakh" en compagnie de deux musiciens tunisiens hors pair avec qui il a déjà atteint une grande complicité artistique, Béchir Selmi et Lassaad Hosni. Ce disque, accueillit par la revue allemande "Stéréo" comme "un événement majeur de l'édition musicale", viendra confirmer sa stature de musicien et "d'improvisateur d'exception".

Dans "Conte de l'Incroyable Amour", enregistré en 1991, l'improvisation est au centre du jeu, l'intonation différente, notamment grâce à la présence remarquable de Barbaros Erköse , de la puissance expressive de sa clarinette, et au souffle soufi du Naï de Kudsi Erguner. Pour le "Monde","l'album s'enroule autour du talent poétique du luth d'Anouar Brahem. On le suit délicieusement à travers le subtil ordonnancement de la mélodie, les silences du phrasé musical, à travers tous ces non-dit qui nous entraînent dans des chemins orientaux, dans une poésie de lumière et de battements délicats". Le même journal a sélectionné "Conte de l'Incroyable Amour", comme étant l'un des meilleurs disques de l'année 1992.
En 1992, il est appelé à concevoir et à participer activement à la création du Centre des Musiques Arabes et Méditerranéennes au Palais du Baron d'Érlanger à Sidi Bou Saïd.

En novembre 93, il réalise un rêve qui lui tenait à cœur depuis longtemps : celui de rendre un juste hommage à son maître Ali Sriti, qui accepta, pour l'occasion, de remonter sur la scène après l'avoir quittée voila près de trente ans. Brahem monte alors "Awdet Tarab", concert de musique traditionnelle instrumentale et chantée, au Palais d'Erlanger. Le public tunisien gardera sans doute un souvenir inaltérable de ces duos du maître et de son élève, accompagnés de la voix de Sonia M'barek.

En 1994, il enregistre "Madar" avec le saxophoniste norvégien, Yan Garbarek, et avec le maître pakistanais des tablas, Shaukat Hussain. L'histoire de ce disque est simple: Jan Garbarek avait été impressionné par les deux premiers albums de Brahem et avait émit le souhait de travailler avec lui. Brahem de son côté, vouait déjà depuis plusieurs années une réelle admiration pour ce musicien et partageait le même désir. La rencontre donc, eue lieue naturellement, vivement encouragée par Manfred Eicher. Brahem et Garbarek se retrouvent autour d'une même et commune recherche, celle d'une tradition universelle. "Madar" est un fort témoignage de comment l'imbrication des civilisations peut se faire, sans nuire à l'essence de ce qui les distingue et rend plus fertile leur coexistence.

Anouar Brahem a composé les musiques originales de nombreux films et pièces de théâtre, dont "Sabots en or" et "Bezness" de Nouri Bouzid, "Halfaouine" de Férid Boughedir, "Les Silences du Palais" et " La saison des hommes" de Moufida Tlatli, ainsi que "Iachou Shakespeare" et "Wannas El Kloub" de Mohamed Driss, "El Amel", "Borj El Hammam" et "Bosten Jamalek" du Théâtre Phou. Dans "Khomsa" (1995), son quatrième album, il reprend quelques-unes de ces musiques dont il rêvait une interprétation libre, aérée, purement musicale, "libérées de leurs ceintures d'images" dit-il. Il rassemble autour de lui une formation éclectique : Richard Galliano à l'accordéon, Palle Danielsson à la contrebasse, Jon Christensen à la batterie, François Couturier aux claviers, Jean-Marc Larché au saxophone, Béchir Selmi au violon. Le sextet réuni par le compositeur est sans cesse divisé en solos, duos, trios, "d'où une impression dominante et délicieuse de voyage immobile tout en passages secrets, en timbres inédits, en fins suspendues" dira Alex Dutilh sur "France Musique". Le quotidien britannique "The Guardian" a commenté ce disque en ces termes:" Nous pouvons affirmer que "Khomsa" est l'un des meilleurs disques de l'année(...) Brahem est à l'avant garde du jazz car il est bien au delà."

Trois ans plus tard Anouar Brahem entre de nouveau en studio et reprend les choses où il les avait laissées avec Madar en poussant encore plus loin son exploration amoureuse de la formule orchestrale du trio, dans un contexte cette fois résolument ouvert à l'infinie variété des " mondes " du jazz. Entouré de deux immenses musiciens, piliers du label ECM depuis trente ans, le saxophoniste John Surman et le contrebassiste Dave Holland, hérauts de la free music britannique à la fin des années 60 et depuis lors engagés chacun dans l'élaboration d'univers singuliers d'une haute cohérence artistique, Anouar Brahem aventure avec une infinie délicatesse la poésie raffinée de son instrument au " risque " de conceptions de l'improvisation radicalement étrangères à son univers. Le résultat est à la mesure du défi : Thimar est une réussite exceptionnelle, une oeuvre méditative et suprêmement musicale, emprunte d'une poésie intense, où chaque morceau se déroule dans un climat de recueillement et de concentration extrêmes, comme un rêve éveillé. Jamais Anouar Brahem, sans pour autant dévier de sa ligne esthétique personnelle, n'est allé aussi loin que dans cet enregistrement dans l'exploration des "mystères du jazz ". Thimar reçoit en Allemagne le "Preises der Deutshen Shallplattenkritik. Il est classé "Meilleur disque jazz de l'année" par la revue anglaise Jazz Wise.

Paru en septembre 2000, Astakan Café, son sixième album en 10 ans pour la firme munichoise, peut paraître pour une oreille distraite, sinon comme une oeuvre de transition, au moins comme une pause introspective dans la carrière d'Anouar Brahem. Ce serait mal entendre cette musique de maturité, où l'oudiste renoue certes avec les racines proprement orientales et méditerranéennes de son univers, mais indiscutablement enrichi des voyages imaginaires et esthétiques de ses disques précédents. Retrouvant pour l'occasion deux de ses plus fidèles complices, le clarinettiste d'origine rom Barbaros Erköse et le percussionniste tunisien Lassad Hosni, Brahem s'engage dans une magnifique dérive intimiste et éminemment personnelle, célébrant l'esprit syncrétique de la musique arabe, tout en enrichissant son approche de l'improvisation et du son collectif aux grands œuvres d'ouverture que sont Madar et Thimar.

Aujourd'hui, Anouar Brahem revient avec un disque surprenant, atypique, terriblement personnel. Son plus beau peut-être. Assurément le plus ambitieux. En trio, encore, en compagnie du pianiste François Couturier, vieux complice et, plus surprenant, de l'accordéoniste Jean-Louis Matinier, Anouar Brahem nous livre avec Le pas du chat noir une musique apaisée, élégiaque, d'un raffinement de timbre extrême, d'un équilibre formel miraculeux.
Anouar Brahem est artiste qui, tout en étant profondément imprégné de son héritage musical arabe, est résolument moderne, ancré dans son époque et tourné vers l'avenir. Sans doute est-il aussi un artiste que n'effraie pas le choc des cultures. C'est ainsi qu'il a toujours aimé provoquer les rencontres avec des musiciens venus d'horizons divers : Yan Garbarek, Richard Galliano, Dave Holland et John Surman, bien sûr, mais aussi Manu Dibango, Manu Katché , Taralagati, Fareed Haque, Pierre Favre... puisant dans chaque rencontre les moyens de se renouveler tout en conservant son identité propre. Interrogé sur son inspiration, Anouar évoque l'image de "l'arbre qui, tout en s'élevant du sol et en élargissant son espace, continue à développer et à approfondir ses racines" , image qui, de toute évidence n'est pas sans évoquer Tunis, sa ville natale, une ville plurielle enracinée dans sa culture arabo-musulmane, et nourrie de ses influences africaines et méditerranéennes, un espace solaire en quelque sorte, dont sa propre signature ne cessera de garder la trace. Il estime également qu'une tradition qui ne change pas et qui ne s'adapte pas, est vouée à disparaître. C'est pourquoi il n'hésite pas à relever les défis lancés et à ouvrir sa musique à de nouvelles formes d'expressions. "Il est si calme et souverain qu'il semble que l'homme de Tunisie, est allé beaucoup plus loin que bien des musiciens de jazz affairés dans la quête de musiques nouvelles" écrit le critique musical Wolfgang Sandner dans le "Frankfurter Allegemeine Magazine".

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Dernière mise à jour :  25/11/2017 - Nombre visiteurs : 495 889 683

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